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Le rapport de Pontbellanger

    Monsieur le Comte

    Ma naissance et ma vie entière devraient me mettre au dessus des reproches infâmes qu'on ne craint pas de m'adresser. Mais un officier injustement inculpé doit vouloir que tout le monde sache qu'il porte une épée sans taches pour la défense de sa religion et de son Roi; et de quelque part que soient lancés les traits que la jalousie ose diriger contre moi, je désire bien plus de paroles qu'on porte sur une conduite le regard sévère qu'exige la Justice; que de ne redouter les jugements que peuvent prononcer l'esprit de parole, l'ignorance, ou la prétention. Je ne puis Monsieur le Comte me rendre auprès de vous dans ce moment; ma santé malheureusement s'y oppose. Mais je vais du moins vous rendre un compte exact à l'abri duquel j'attendrai sans inquiétudes que l'on prononce sur ma conduite que je soutiens, à quiconque, être au dessus de tous reproches.

    Après la mort de Monsieur Le Chevalier de Tintenniac que j'eus soin de laisser ignorer à l'armée le plus longtemps possible, sentant combien la perte d'un chef aussi brave devait y semer de découragements, j'eus au château de Coëtlogon le commandement provisoire des troupes que vous lui aviez confié. Le lendemain je marchais sur Lorge et delà sur Quintin. Monsieur le Vasseur et plusieurs chefs de canton des Côtes du Nord avaient rejoint l'armée et témoignaient le plus grand désir de servir leurs troupes à celles que j'avais l'honneur de commander, mais ces troupes n'étaient pas habillées, elles manquaient d'armes pour la plupart et les munitions qui me restaient étaient insuffisantes pour les opérations, qu'une armée qui promettait de s'accroître d'une manière aussi sensible, me perrnettait d'entreprendre. Dans de telles circonstances, je pensais qu'il était indispensable d'obtenir de l'Anglelerre de grands secours en canons, armes, munitions, vêtements, et particulièrement en officiers généraux et autres officiers de toutes armes. Pour y parvenir, il fallait faire passer un officier de confiance à Jersey. Son départ me paraissait plus facile en me rapprochant de la côte; je me portais le lendemah sur Chatelaudrin dont nous nous rendîmes maîtres. Dès le lendemain les demandes pour le Cabinet de Londres furent expédiées et Monsieur d'Allegre ayant bien voulu se charger de mes lettres pour Monsieur Windham et le Prince de Bouillon, s'embarqua le soir même. Ls lieu du débarquement était indiqué et fixé à l'époque de dix jours. L'intervalle qui devait s'écouler me mettant à mesure de profiter des intelligences que j'avais ménagées dans la ville de St Brieuc. Les ordres furent donnés pour attaquer le lendemain cette ville, défendue seulement par une faible garnison; mais le Conseil du Morbihan m'ayant donné avis du malheur arrivé à Quiberon, j'en fis part à Messieurs les Chefs de division. Dès lors, ils ne songèrent plus qu'à séparer l'armée. Je leur représentais que le seul moyen de réparer l'échec que les troupes du Roi venaient d'essuyer, était de porter, au plus haut point possible, l'armée des Côtes du Nord et de profiter pour mettre cette armée sur un pied imposant de la proximité de l'Angleterre et des bonnes dispositions de cette cour. Ce fut en vain.

    L'honneur outragé dans un pays où les convulsions se font sentir dans toutes ses parties, un officier calornnié par une faction peu nombreuse à la vérité, mais bien coupable, qui s'est élevé au sein d'une brave année, dont je m'honore d'avoir été le chef autant que je suis humilié d'avoir été le compagnon d'armes de quelques fâcheux et calomniateurs, doit rendrebpublique sa conduite, et apprendre à l'univers qu'il a fait pour son Roi tout ce qu'il a dû. Messieurs Georges et la Vendée chefs des divisions ont refusé de servir, malgré l'avis général du conseil de l'ordre que je lui ai donné à Chatelaudrin pour l'attaque de St Brieuc le 20 juillet 1795. Ces deux officiers ont emmené leurs forces se cacher dans le Morbihan, au lieu d'opérer le soulèvement dans la province, en continuant des opérations dirigées par un chef dont la conduite et la prudence seront connues un jour. Ils ont forcé ma retraite sur Quintin, et rendu dans cette ville, on s'est emparé du produit des contributions, on l'a partagé pendant mon absence et sans mon ordre. La désobéissance de Chatelaudrin, et le désordre scandaleux des Quintin me forcent à remettre à Monsieur Georges le commandement de cette armée. J'ai travaillé depuis pour la cause, j'y travaillerai constarnment, mais qu'on ne me rende pas responsable du désordre que des chefs ont occasionné et d'une comptabilité de fonds auxquels je n'ai touché que pour les relever.

    Le rapport suivant fait à Monsieur le Comte de Puisaye est aussi modéré que je l'ai pu. J'ai cru devoir ce ménagement à mon Roi et à mon parti, persuadé que la division est le plus grand fléau dans notre position, ce rapport fut fait dès que je sus le général en chef débarqué en Bretagne. Le chemin par lequel ses troupes du Roi se portaient. Je suivis la colonne jusqu'au lieu d'où je pus découvrir, à côté de Monsieur Georges, avec la longue vue de Monsieur de Guernisac, que cet ennemi consistait en un détachement de pas plus de huit, dix hommes placés sur la montagne, à gauche. Je savais que quelques pelotons errants dans les Côtes du Nord, ne troubleraient pas la retraite des forces du Morbihan, et l'observant a confirmé mon opinion à leurs égards.

    Par ces détails, Monsieur le Comte, vous êtes à même de juger combien ont été opposés à la retraite de l'armée. Elle était d'autant moins nécessaire que nous pouvions successivement nous replier sur les divisions de Messieurs de la Baronnais et la Vinville, et au dessin, sur Mr de Boisguy. Dans la partie de Fougère, cette opposition est constatée par une déclaration dictée par cinq membres du Conseil et quatre autres officiers qui font que cette retraite est contre leur avis, et elle doit fonder sur des avis puissants, puisque Monsieur d'Alègre m'apprend que l'Anglelerre pensait de venir à notre secours, vu les malheurs qui ont accablé 1es Côtes du Nord. La perte d'hommes qu'elles ont éprouvé, le découragement qui en a été le résutat, sont autant de maux que j'avais prévus et que je désirais prévenir, mais je ne pouvais avoir recours qu'aux
    représentations (les représentations ont été sans effet quant aux comptes que l'on a donnés des sommes destinées à l'armée). Je déclare, mon général, que jamais Monsieur de Closmadeuc, nommé par nous commissaire, n'a donné l'état des fonds qu'il avait reçu à Quiberon, ni du paiement qu'il a fait. Cet officier sûrement restera sans reproche des victimes qui devaient nous être bien chères.

    Enfin, mon général, il me semblerait d'autant plus extraordinaire qu'on se récriat contre la modicité de la somme emportée dans le Morbihan, que j'ai acquis la certitude que des fonds considérables ont élé oubliés dans l'appartement même où le partage de l'argent s'était fait et qu'après le départ de l'armée, Monsieur le Chevalier de la Baronnais y étant entré, y rempli sa gibecière et toutes ses poches du numéraire oublié; qu'il en a laissé beaucoup sur le lit et à terre, quoi qu'il en eut charge et qu'il en eut sa charge et qu'il en eut beaucoup donné à ses amis. Mademoiselle de Bois Hardy, Monsieur Le Vasseur et Monsieur de Ville Neuve Bernard le lui ont entendu dire qu`aux Melairiés de Brehaul, où il passa après la retraite, le nommé Coudene domestique de Madame de Bois Hardy, eut de lui ... pour un Louis en or, tant il était chargé quant aux propos que l'on suppose que j'ai tenus contre quelques officiers, je nie formellement en avoir tenu aucun, je vous ai marqué plus haut que je n'avais qu'un compte avantageux à vous rendre de tous, et si ma manière de juger sur les opérations militaires n'a pas toujours été conforme à celle de quelques officiers, je n'en ai pas moins rendu justice à leurs bonnes intentions et le zèle pour le service du Roi.

    Dans l'état souffrant où je suis, je ne puis que m'adresser à vous pour vous prier de me rendre une prompte justice, je suis avec respect.
    Signé le Vicomte de Pontbellanger.

    Il certifie lettre copie conforme à l'original que j'ai fait faire comme beau geste du Vicomte de Pontbellanger à Gove le 23 février 1796.
    Mgr du Grégo


    Dans sa lettre datée du 25 février au Prince de Bouillon, le Comte de Puisaye qui réclame des secours, fait allusion à la mort de Pontbellanger :
    "Vous avez appris la mort du malheureux Pontbellanger; le manque d'officiers empêche que tout pays soit également bien gardé et l'obstination des absents est la cause de la perte des braves gens qui se dévouent."
    .


Date de création : 09/11/2005 @ 23:03
Dernière modification : 09/11/2005 @ 23:03
Catégorie : Archives
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